BÉRÉNICE MERLET

BERENICE MERLET

source: berenicemerletnet

Regarder, scruter, toucher, écouter, guetter, contourner, caresser…

Les œuvres de Bérénice Merlet ne se donnent pas à embrasser d’un seul regard, il faut pour les appréhender souvent un éclairage particulier, une lumière rasante, un pas de côté ou de danse de la part du spectateur : tourner autour puis plonger sous le bureau de La Chambre du travail, contourner puis tourner autour de Barricade, s’étonner puis s’assurer de la matière de Craquement, il y a toujours quelque chose dans ces œuvres qui échappe au regard, qui se dérobe ou s’offre au spectateur de manière parcellaire. Certaines œuvres même ne font que cacher, comme Une forme aveugle dont on ne saura pas ce qu’elle recouvre sous ses lourds sacs de sable. D’ailleurs, on n’est pas spectateur chez Bérénice Merlet, on est plutôt visiteur, invités à pénétrer dans un univers et une temporalité bien particuliers.

Ce que le regard ne peut appréhender, la main, les oreilles le peuvent : touchons donc les sacs de sable de la si bien nommée Forme aveugle, tendons l’oreille pour écouter les sons qui s’en échappent, laissons glisser la main sur la surface gravée de la Chambre de travail, assurons-nous des reliefs formés sur le papier de Camouflage, Ecoutons les carreaux de faïence disposés au sol craquer sous nos pas : nous marchons sur des œufs. Car à cette convocation du toucher s’oppose immédiatement la fragilité qui émane de ces objets, de ces surfaces, une précarité fondamentale, celle des sillons gravés à la surface du bureau de la Chambre de travail dont on comprend qu’ils finiront par être comblés par l’encre d’imprimerie, tels les morceaux de céramique de Okenite blanche, coupants mais éminemment fragiles…

S’abriter, se terrer, se camoufler, se reclure, se séquestrer, se retirer, se barricader…

L’espace chez Bérénice Merlet se présente lui aussi de manière problématique : l’artiste invoque volontiers le lit, la cabane dans son travail, l’espace reclus où l’on se cache, où l’on se protège, où l’on se raconte surtout des histoires. C’est le cas de J’ai mangé grand-mère qui prend la forme d’un teepee recouvert de carreaux de faïence, c’est le cas aussi la Chambre de travail, qui nécessite qu’on s’accroupisse sous le bureau pour voir les lettres gravées. C’est aussi le cas, mais de manière bien plus ambiguë, le cas d’Une forme aveugle : les sacs de sables, dont les motifs évoquent la tapisserie, ne peuvent cacher leur usage militaire d’origine, et l’accès nous y reste interdit. Sous l’aspect protecteur des espaces érigés par l’artiste se cache mal le danger omniprésent, l’insécurité, l’iinconfort du moins : si la texture et la couleur d’Okenite blanche sont douce, et sa forme extérieure épousent les dimensions du corps humain, le tapis d’éclats de céramique évoque immanquablement la Vierge de fer, cet instrument de torture de l’Inquisition. De manière plus ou moins dramatique, il y a souvent cher Bérénice Merlet un dedans et un dehors, un espace qui invite et qui répulse en même temps, qui gène le visiteur lorsqu’il ne lui est pas carrément interdit.

Graver, maroufler, imprimer, décalquer, reproduire, tapisser, publier…

Les œuvres de Bérénice Merlet ressemblent dans leur fonctionnement à des matrices, ces pièces de métal que l’on gravait au moyen d’un poinçon afin de réaliser les caractères d’imprimerie. L’action de reproduire, de décalquer, de déplacer, la question de l’empreinte et de la répétition sont au centre de ses pratiques et des ses œuvres, que ces actions en constituent le préalable, l’essence ou le résultat. Ainsi La Chambre de travail et Barricade sont-elles constituées à la fois des matrices gravées par l’artiste et des tirages réalisés au moyen de celles-ci, qu’ils prennent la forme de sacs de sables, de lais de tapisserie, ou de livres… Camouflage, Une forme aveugle quant-à-eux sont le résultat d’actions semblables, de reproduction ou de décalque d’une forme préexistante, dont nous ne pouvons que deviner la nature.

Elles sont aussi des matrices au sens ancien de mater, la mère qui donne naissance, le milieu de la reproduction même : matrice d’actions répétées inlassablement par l’artiste, matrice d’une temporalité bien particulière, qui ne se clôt pas tant que la tâche n’est pas achevée. Lorsqu’il écrivait sur le jeu, Walter Benjamin expliquait que «toute expérience profonde aspire à être insatiable, aspire au retour et à la répétition jusqu’à la fin des temps, et en le rétablissement d’un état initial dont il est issu » : il y de même chez Bérénice Merlet une joie mêlée de sérieux dans la répétition, une manière d’ancrer le geste dans une matérialité, mais aussi de faire émerger d’infinies variations qui se détachent progressivement du motif de départ et se déploient alors dans une différence radicale.

Matrices de récits, terrains de jeu imaginaires, nourris des histoires qui leur donne naissance, qu’il s’agisse de contes (J’ai mangé grand-mère, Renard), d’histoires de femme et de famille (la Chambre de travail), les œuvres de Bérénice Merlet semblent imprégnées d’un imaginaire et d’une intimité dont on ne sait s’ils appartiennent à l’artiste ou à nous-mêmes… Pour aborder ces propositions, il faut se prêter au jeu, se glisser dans la peau de l’enfant comme on se glisse sous le bureau. C’est à travers le jeu et le récit, à travers la répétition des gestes réalisés patiemment par l’artiste, c’est en s’inventant le chemin qu’elle a parcouru que les contradictions s’évanouissent et que l’espace s’ouvre, puis se referme derrière nous. La fragilité n’est alors plus qu’apparence, c’est la force des récits qui régit l’espace.

Jouer, raconter, créer, inventer, émerger, instituer, advenir…

Ces espaces qui se soustraient pour mieux advenir, cette temporalité qui devient création dans sa répétition même, ces lieux qui – se – donnent à imaginer rappellent ce que Michel Foucault appelait des hétérotopies, « des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui sont dessinés dans l’institution même de la société, et qui sont des sortes de contre-emplacements, sortes d’utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l’on peut trouver à l’intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables ».

Lieu bien réel, l’hétérotopie est pourtant le lieu de l’utopie, le lieu de l’imaginaire incarné. C’est aussi un lieu qui a « le pouvoir de juxtaposer en un seul lieu réel plusieurs espaces, plusieurs emplacements qui sont en eux-mêmes incompatibles ». C’est donc aussi bien le théâtre , le laboratoire que la cabane ou le lit des parents qui deviennent pour l’enfant imaginatif un ciel, une mer, une grotte. Lieu « autre » dans le monde, c’est aussi le lieu du temps « autre », là où les hommes sont en rupture par rapport au temps traditionnel, lieu d’une temporalité à inventer.

S’il fallait définir la pratique de Bérénice Merlet, ce serait cela : tendre une peau imperceptible dans l’espace, la clore puis la gonfler jusqu’à faire advenir un espace dans l’espace, un temps dans le temps,fragiles et pourtant irréductibles, un lieu dont l’existence éphémère se nourrit de l’imaginaire et de l’histoire qui s’y inscrit et qui lui donne forme. Une pratique foncièrement précaire et difficile donc, qui ne se laisse percevoir qu’à celles et ceux qui veulent bien lui prêter foi.